Volume 26, numéro 4 (2005)

Le développement national à l’ère de la mondialisation néolibérale

Introduction

Henry Veltmeyer, Saint Mary’s University

« Au début des années 1980, le projet de développement (y compris sa dimension de coopération internationale) s’est heurté, comme bien d’autres projets politiques et intellectuels de changement social, à un contexte radicalement différent de celui où il avait vu le jour, pour ensuite être nourri par trois décennies de théorie et de pratique. Cette transformation a été associée au virage vers un «nouveau modèle économique» (le libre marché ou le développement capitaliste néolibéral) qui a servi à amorcer un processus de mondialisation — l’intégration des pays au sein d’une économie mondiale — et un “nouvel ordre mondial”. Selon de nombreux avis, les adaptations politiques, économiques et sociales apportées pour répondre aux exigences de ce nouvel ordre mondial ont produit un processus généralisé de changements quasi révolutionnaires dans les formes d’organisation sociale et économique. Ces changements ont donc produit un contexte entièrement nouveau pour le processus (et le projet) de développement international.

« Les articles réunis dans le présent numéro explorent diverses dimensions du processus complexe en cours … »

Structural Adjustment and the Art of Discourse Maintenance

Jennifer Henderson, MA (Public Administration), Carleton University

Les prêts à l’ajustement structurel ont d’abord été adoptés comme mesure d’urgence par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale afin de contrer les effets économiques de la crise de la dette internationale sur la balance des paiements des pays en développement. Depuis lors, cette approche s’est transformée en une politique servant de feuille de route pour assurer la prospérité à long terme, ce qui a eu pour effet d’influencer profondément et d’uniformiser le concept orthodoxe du développement. Le résultat de cette trajectoire discursive est l’amalgame des moyens et des buts du développement en une vision commune et universelle que prônent les institutions financières internationales des économies libéralisées et que viennent renforcer des politiques intérieures favorables au marché. L’auteure examine la prépondérance de la logique d’ajustement structurel, les moyens par lesquels cette logique est parvenue à représenter l’éventail des possibilités de développement, comment elle se défend et se propage ainsi que les effets de son discours dominant dans le domaine du développement.

The Political Economy of the Chilean State in the Neoliberal Era: 1973–2005

James M. Cypher, Universidad Autónomas de Zacatecas

Même si le Chili fonctionne présentement en dehors des limites étroites de l’État « néolibéral » au sens strict, il reste néanmoins fatalement confiné dans le cadre idéologique qu’impose la vision néolibérale de l’État. Par conséquent, il n’a aucune stratégie nationale de développement et il doit maintenant s’adapter aux paramètres d’une structure économique quasi stagnante, mais temporairement maintenue à flot par un boom des marchandises caractéristique du XIXe siècle. Au cours d’un processus évoquant l’analyse classique d’Anibal Pinto au sujet des occasions perdues à cette époque, le Chili s’est encore montré incapable de forger un rapport durable entre exportations et investissements qui lui aurait permis de sortir de sa dépendance à l’égard des rentes provenant des activités liées aux ressources.

The Politics of Administrative Decentralization in Bangladesh

Ahmed Rashid, Bangladesh Rural Advancement Committee

Depuis les années 1980, beaucoup de pays en développement adoptent des politiques de décentralisation dont les formes et les degrés varient. La décentralisation a été associée à une amélioration de la performance des gouvernements et présentée comme un moyen de faciliter la participation des gens aux processus de prise de décisions. Malgré certains bienfaits généraux, la décentralisation mérite une analyse qui tient compte du contexte particulier dans lequel se déroulent ses divers processus. Dans cette perspective, l’auteur explore la dynamique de la décentralisation vécue au Bangladesh de 1982 à 2001. Avec en toile de fond les vastes changements politiques et économiques nationaux, il examine les processus fondamentaux qui ont animé les réformes en matière de gouvernement local durant cette période. Contrairement aux attentes, le rétablissement de la démocratie, en 1991, a eu un effet négligeable sur les réformes introduites pour assurer une décentralisation fondée sur la dévolution et la participation. Selon l’auteur, ce fut le gouvernement militaire au pouvoir de 1982 à 1990 qui a apporté les plus vastes changements aux structures des gouvernements locaux. Le régime autoritaire a agi ainsi parce qu’il cherchait de plus en plus à établir sa légitimité et à créer une base de pouvoir rurale. Les réformes entreprises en ce sens par les deux gouvernements « démocratiques » durant les années 1990 ont eu tendance à maintenir le statu quo et, dans certains cas, à entraîner un recul.

La construction des problèmes environnementaux en Afrique subsaharienne : la mise en place d’un « diagnostic de Washington sur les ressources naturelles »

Bruno Sarrasin, Université du Québec à Montréal

Cet article aborde la notion d’environnement comme problème économique, social et éventuellement politique. Une démarche de sociologie politique a été utilisée pour saisir les raisons qui expliquent pourquoi et comment sont élaborés — au sein de la Banque mondiale — les problèmes, les solutions et les stratégies liés à l’utilisation des ressources naturelles en Afrique subsaharienne. Parallèlement, le prisme de l’économie politique sert à comprendre comment l’environnement a été reconceptualisé pour déboucher sur une approche normative en matière de dégradation des ressources naturelles et de solutions pour y mettre un frein. Ces éléments constituent le « diagnostic de Washington sur les ressources naturelles ».

The Politics of Virtue: How Globalization Affects Peacebuilding in Israel/Palestine (1994–2000)

Elizabeth A. McCormack, MA (Development Studies), Saint Mary’s University

On considère généralement que les Accords de paix d’Oslo ont eu des effets socioéconomiques négatifs particuliers pour les territoires palestiniens. La période qui a suivi les Accords (1994–2000) a, en effet, été dominée par les politiques et les prescriptions économiques et politiques de la communauté internationale des donateurs et de ses institutions financières, qui ont tendance à s’approprier la paternité et la direction du processus de paix. L’article explore les liens entre les visées mondialisantes des donateurs internationaux sur le territoire d’Israël et de la Palestine après Oslo, d’une part, et la reproduction de la violence structurelle qui sévit de manière endémique dans les cultures de violence et de conflit, d’autre part. Durant la période de l’après-Oslo, le programme de la mondialisation en tant qu’outil de consolidation de la paix a réarticulé la relation asymétrique entre Israël et la Palestine.

Globalization and the Contradictions of Development in Eastern Europe and the Former Soviet Union: Prospects for Post-Soviet Development in the Age of Globalization

Berch Berberoglu, University of Nevada

L’article présente une analyse critique de l’impact de la mondialisation sur l’Europe de l’Est et l’ex-Union soviétique. Son auteur soutient que la mondialisation du capital a un effet majeur sur les structures sociales, économiques et politiques des pays dans ces deux régions. Selon lui, le processus en question produit de graves problèmes à mesure que ces pays s’intègrent au système politico-économique mondial. L’auteur donne un aperçu des divers défis provoqués par l’effondrement du socialisme dans les pays de l’Europe de l’Est et de l’ex-Union soviétique, défis qui résultent de la mondialisation du capital. Pour évaluer les problèmes associés à la période de transition postsocialiste, il s’inspire de deux expériences : celle de la Roumanie pour l’Europe de l’Est et celle de l’Arménie pour l’ex-Union soviétique. Il compare enfin ces expériences avec les modèles alternatifs de développement adoptés avec beaucoup de succès en Chine et au Vietnam.

Globalization, Inequality, and Growth in the Caribbean

Dennis Canterbury, Eastern Connecticut State University

La relation entre mondialisation, inégalités et croissance retient beaucoup l’attention des universitaires et décideurs partout dans le monde. Le problème est que la mondialisation engendre une interdépendance croissante et une augmentation notable des inégalités de revenus à l’échelle internationale. En même temps, ces inégalités limitent la croissance économique et elles favorisent l’instabilité sociale et politique. Il faut comprendre clairement ce dilemme pour pouvoir formuler de meilleures théories et politiques de développement en cette époque de mondialisation. Les universitaires et les décideurs des pays anglophones des Caraïbes s’intéressent à ces questions depuis la fin des années 1980. Ils ont repensé en profondeur les stratégies de développement poursuivies, d’où quatre grandes idées pour assurer la croissance et le développement de la région : l’intégration compétitive au marché mondial, le repositionnement stratégique dans l’économie mondiale, un lobbying collectif à l’intérieur des institutions mondiales et le renforcement de la gouvernance. Un examen attentif de ces idées dominantes révèle qu’elles font simplement écho aux visions néolibérales au sujet de la mondialisation. La principale proposition de l’auteur est donc que le plan d’action économique, politique et social proposé pour favoriser la croissance et le développement des Caraïbes suivant ces quatre grands axes ne fera qu’accentuer les inégalités dans la région durant cette période que les néo-conservateurs états-uniens ont appelé le « nouveau siècle américain ».

Food for the Few: The Biotechnology Revolution in Latin America

Gerardo Otero, Simon Fraser University
Gabriela Pechlaner, candidate au doctorat, Simon Fraser University

L’article présente les principaux enjeux que soulève l’utilisation de la biotechnologie dans l’agriculture en Amérique Latine durant la période actuelle de mondialisation néolibérale. Les auteurs discutent d’abord des préoccupations théoriques quant au potentiel « révolutionnaire » de la biotechnologie et précisent quels aspects du travail empirique pourraient répondre à ces préoccupations. Un survol historique de l’agriculture moderne aux États-Unis leur permet de signaler plusieurs problèmes causés par ce paradigme technologique et son transfert au monde en développement. Les auteurs évaluent ensuite de manière empirique ces préoccupations théoriques et historiques à l’aide d’études de cas tirées d’un livre à paraître, Food for the Few. La plupart des cas examinés appuient l’idée selon laquelle la technologie est en train de devenir révolutionnaire à cause de ses impacts nuisibles aux plans social et environnemental.

Recensions

Livelihood and Gender: Equity in Community Resource Management, Sunni Krishna (ed.)

Eva M. Rathgeber, Université d’Ottawa/Carleton University

Handbook of Sustainable Development Planning: Studies in Modelling and Decision Support, M.A Quaddus and M.A.B. Siddique (eds.)

Karima Fredge, University of Northern British Columbia

The Iraqw of Tanzania: Negotiating Rural Development, Katherine A. Snyder

Eva M. Rathgeber, Université d’Ottawa/Carleton University