Volume 26, numéro spécial (2005)

Genre et développement

Qu’est-il advenu du GED ? Une réévaluation de la dimension « genre et développement » — Introduction

Eva Rathgeber, Chaire conjointe en études des femmes, Université d’Ottawa/Carleton University
Arja Vainio-Mattila, Huron University College

« Depuis les années 1970, les universitaires, les donateurs et les ONG qui sont engagés dans le domaine du développement international reconnaissent le rôle central des femmes en ce qui concerne l’économie, l’environnement et les processus sociaux. Au départ, la plupart ont inscrit leurs observations dans le discours sur les femmes et le développement (FED), mais beaucoup ont ensuite adopté le discours sur le genre et le développement (GED). Praticiens et théoriciens ont produit une quantité incalculable de publications, de programmes de formation, de modèles d’analyse des rapports sociaux de sexe et de projets portant directement sur les questions relatives aux femmes ou accordant une place centrale à l’égalité entre les sexes. Étant donné les efforts intenses déployés depuis trois décennies, il était opportun d’évaluer dans quelle mesure la dimension FED/GED est devenue partie intégrante du programme de développement international et de voir si l’intégration de cette dimension a modifié ou non ce programme … »

Gender and Development as a Fugitive Concept

Eva Rathgeber, Chaire conjointe en études des femmes, Université d’Ottawa/Carleton University

L’article retrace l’évolution de l’approche genre et développement et le rôle des conférences internationales sur les femmes pour aider à légitimer la place centrale des femmes dans le développement. À l’aide des exemples de l’environnement et de l’éducation, l’auteure passe en revue les approches adoptées par les organismes donateurs multilatéraux et bilatéraux pour « intégrer » la dimension de genre. À son avis, la plupart de ces organismes ont des programmes contradictoires et l’intégration de la dimension de genre n’est qu’une des tâches assignées au personnel. Enfin, l’auteure offre un aperçu des raisons pour lesquelles les femmes ne sont pas encore partenaires à part entière du développement économique, social et politique dans la plupart des pays. Selon elle, une véritable analyse comparative entre les sexes doit comprendre un examen spécifique des rôles des hommes.

Different Commonalities: Gender Mainstreaming and the Marginalization of Difference in Economic Development

Cynthia A. Wood, Appalachian State University

L’intégration de la dimension de genre dans le développement économique s’est produite dans des conditions qui contribuent à homogénéiser les expériences des femmes et à exclure la différence comme terrain d’analyse légitime dans les institutions comme la Banque mondiale. Les difficultés des féministes par rapport aux théories et aux politiques de la différence ont contribué, et continueront de contribuer, au problème de l’intégration de la dimension de genre dans ces institutions. Puisque les différences entre les femmes sont au moins aussi importantes que leurs traits communs pour définir les besoins et les raisons de l’action politique, il faut contester directement, dans la théorie et la pratique féministes, l’exclusion de la différence du discours sur le développement.

A Rights-Based Approach to Gender Equality and Women’s Rights

Marie Powell, Agence canadienne de développement international

Les défenseurs de l’égalité entre les sexes travaillant avec les organismes de développement sont frustrés de voir que les ONG ne font pas de progrès pour intégrer l’égalité entre les sexes dans les processus organisationnels en général et les programmes en particulier. Devant cette réalité et la persistance des inégalités entre les sexes et des violations des droits des femmes l’auteure soulève la question à savoir si l’approche prédominante dans les organismes de développement — soit l’intégration de la dimension de genre — reste viable. Depuis quelques années, les praticiens du développement se sont aussi tournés vers le cadre international des droits de la personne, plus précisément ce qu’on nomme l’approche fondée sur les droits ou sur les droits de la personne, qui lie les pratiques et les principes des droits de la personne avec les approches de développement international. L’auteure explore ce concept afin de déterminer si l’approche fondée sur les droits offre une méthodologie utile pour aider les organismes donateurs à réaliser l’égalité entre les sexes et les droits des femmes. À son avis, pour les défenseurs de l’égalité entre les sexes qui travaillent dans ces organismes, cette approche ajoute une valeur aux efforts actuels d’intégration de la dimension de genre. Il faut toutefois s’intéresser aux problèmes et aux leçons qui se dégagent des expériences d’intégration pour éviter de marginaliser l’égalité entre les sexes et les droits des femmes.

Advocates, Adversaries, and Anomalies: The Politics of Feminist Spaces in Gender and Development

Sarah E. Hendriks, MA, Ontario Institute of Studies in Education

L’article examine comment les féministes préoccupées par les questions de politique créent et soutiennent des espaces pour les pratiques féministes dans le milieu du développement au Canada, malgré des contraintes institutionnelles, idéologiques et financières. La recherche en question contribue à la très nécessaire réévaluation de l’engagement féministe par rapport à l’approche genre et développement (GED) en tentant de déterminer dans quelle mesure et de quelle façon cette approche peut devenir une force politique pour un changement social progressiste. Selon l’auteure, des féministes préoccupées par les questions de politique sont déjà présentes dans les organismes généraux de développement au Canada et elles tentent de repousser les limites des processus courants de GED pour adopter des projets, des valeurs et des engagements féministes. Il est toutefois essentiel de construire des alliances avec le mouvement des femmes afin de rendre les pratiques générales de développement plus favorables aux objectifs, aux valeurs et aux principes féministes.

Gender, Education, and Development: Are Women Teachers Women in Development?

Jackie Kirk, McGill Centre for Research and Teaching on Women

L’article examine les cadres et les initiatives en ce qui concerne les politiques et les programmes d’intégration du genre en éducation. Pour ce faire, l’auteure adopte une perspective qui tient compte des changements de concepts survenus dans les pratiques et les théories du développement, soit le passage de l’approche femme et développement (FED) à celle de genre et développement. Elle s’attarde aux liens établis entre les enseignantes et l’éducation des fillettes, puis soulève des questions et des défis que posent les concepts, en particulier l’effectif des fillettes et des enseignantes dans les écoles. L’auteure met à profit son expérience de travail avec des enseignantes à Karachi, au Pakistan, en l’inscrivant dans le contexte plus large des théories, des politiques et des pratiques du développement. Elle pose le problème des approches FED et formule, en terminant, certaines recommandations pour l’adoption d’autres approches intégrées pour réfléchir à la question des fillettes et des femmes en éducation ainsi que pour travailler avec elles.

Gender Mainstreaming: The Global Governance of Women?

Lynne Phillips, University of Windsor

Qu’arrive-t-il lorsque l’intégration de la dimension de genre fait partie des revendications d’habilitation des organisations internationales? L’article examine comment l’intégration de la dimension de genre, comme politique et instrument de transformation, se conforme aux calculs des organisations internationales pour produire certaines sortes de sujets sexués au nom de la bonne gouvernance. L’auteure note l’expansion des « cultures de vérification » et des notions de reddition des comptes dans les organisations internationales. Elle étudie ainsi le cas de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Elle constate que l’intégration de la dimension de genre facilite les efforts de la FAO pour mobiliser une nouvelle femme en milieu rural qui a davantage de capacités et de responsabilités à l’égard de la sécurité alimentaire mondiale. En même temps, cette intégration soutient le déploiement des techniques néolibérales de la FAO pour maximiser la productivité rurale. L’auteure explore enfin les répercussions qu’aura l’assimilation des pratiques féministes dans les technologies de l’autorité internationale.

Strategic Engagements: Exploring Instrumentalist Approaches to Engendering Development

Raman Sohal, Centre international de recherche en développement

L’introduction de la dimension de genre dans le développement a été faite dans le but de mieux comprendre la situation des femmes dans le processus du développement et de susciter une politique de transformation. Dans leurs actions pour intégrer le genre comme élément constitutif du développement, les groupes de pression ont souvent eu recours à des formes instrumentales de revendication et de mise en œuvre. La critique féministe du développement a constamment soulevé le fait que, dans la majorité des cas, le genre n’a pas été intégré comme un but en soi, mais uniquement comme moyen d’atteindre d’autres objectifs plus larges de développement. L’article rappelle le débat au sujet des approches instrumentales pour l’intégration de la dimension de genre et s’attarde aux liens étroits entre sexe et pauvreté qui sont apparus dans les pratiques de développement. Signalant que la discussion sur les questions de genre s’est propagée à l’ensemble de la société, l’auteure attire l’attention sur certains défis qui ont surgi à la suite des efforts tentés pour régler les questions de genre sous l’angle de la pauvreté — plus précisément dans le contexte des initiatives de microcrédit. Elle en fait ressortir les implications pour les aspects transformateurs du projet qui consiste à combiner les objectifs relatifs au genre avec ceux relatifs à la pauvreté, et elle signale les avantages stratégiques de telles approches instrumentales. En conclusion, l’auteure souligne et justifie la nécessité de s’engager stratégiquement avec les organismes de développement dans la lutte pour un changement qui mènera à une redistribution des ressources entre les sexes.

Gender and Development in South Asia: Can Practice Keep Up with Theory?

Bipasha Baruah, PhD, York University

L’article montre comment les institutions gouvernementales et non gouvernementales répondent aux besoins économiques des femmes de l’Asie du Sud depuis trois décennies. L’auteure analyse la façon dont leurs interventions ont évolué par rapport aux différentes approches théoriques de la relation genre et développement : depuis celles axées sur le bien-être, l’efficacité et la lutte contre la pauvreté, dans les années 1970 et 1980, jusqu’à celles plus récentes axées sur l’autonomie, les droits et les capacités qui sont apparues dans les années 1990 et au début du nouveau millénaire. Dans la plupart des cas, souligne l’auteure, les gouvernements de l’Asie du Sud, de toutes les tendances politiques, se sont préoccupés de projets créateurs d’emplois et générateurs de revenus comme moyens de favoriser l’autonomie des femmes. Par conséquent, les mesures d’autonomisation et de justice pour les femmes restent axées sur l’emploi et la participation au marché du travail et non sur l’allègement des tâches domestiques, l’augmentation de la participation politique ou l’égalité des droits en matière de propriété. Sauf quelques exceptions notables, les ONG ont hésité à s’engager sur des questions controversées. Pourtant, les théoriciens et les praticiens continuent d’affirmer qu’outre des possibilités économiques, les femmes ont besoin d’un plus grand pouvoir politique, mais aussi de droits indépendants et égaux par rapport à la propriété des biens fonciers et immobiliers pour acquérir de l’autonomie et parvenir à être traitées sur un pied d’égalité avec les hommes. L’auteure conclut en affirmant qu’au moins en Asie du Sud, les discours théoriques sur la relation genre et développement semblent plus en avance que les politiques et les pratiques.

Mirages et écueils de l’approche « genre et développement » : le cas du Programme de santé interculturelle de l’archipel de Chiloé

Andrea Martinez, Université d’Ottawa

S’appuyant sur des témoignages directs et des données secondaires, cet article examine les applications et les résistances de l’approche « genre et développement » dans le cadre d’un programme inédit de santé interculturelle mis sur pied dans l’archipel chilien de Chiloé à l’intention du peuple autochtone williche. La mise en contexte historique, ethnographique et épidémiologique de cet archipel permet d’abord de mesurer l’inadéquation entre les politiques publiques d’équité et les pratiques en vigueur. Suit une analyse des défis en santé des femmes autochtones de cette région australe, notamment des obstacles qu’elles doivent surmonter pour bousculer les structures patriarcales et faire valoir leurs besoins, expériences et « savoirs ».

What’s New about Gender Mainstreaming? Three Decades of Policy Creation and Development Strategies

Rebecca Tiessen, Dalhousie University

Après trois décennies d’application des approches genre et développement et de celle, plus récente, de l’intégration de la dimension de genre, il est opportun de réfléchir aux défis et aux possibilités qui se présentent pour les organismes de développement lorsqu’ils tentent de traduire, par des pratiques, leurs politiques d’intégration. D’après les travaux de recherche sur leurs stratégies d’intégration, ces organismes comptent énormément sur des solutions techniques (ou des procédures opérationnelles). De telles solutions (p. ex. nommer une personne pour superviser les activités relatives au genre ou offrir au personnel des sessions de formation sur la sexospécificité) ont peu de chance de transformer le courant dominant. Elles ont eu un impact limité à l’intérieur des organismes et elles ont peu changé les relations inéquitables entre les sexes. L’analyse d’études de cas et les travaux de recherche empirique sur le terrain ont aussi révélé d’autres initiatives d’intégration de la dimension de genre, y compris des « stratégies subtiles » (p. ex. résistance ou subversion) et du réseautage : deux stratégies qui pourraient remettre en question les normes courantes et patriarcales. L’auteure examine ces approches dans une perspective féministe et conclut en analysant leurs apports à l’intégration de la dimension de genre.