Volume 27, numéro 3 (2006)
Pauvreté et développement : nouvelles explorations d’un vieux thème
Introduction
« Quelle est la situation à l’heure actuelle, environ trois décennies après le début de la guerre contre la pauvreté déclarée par la Banque mondiale au milieu des années 1970 — une déclaration périodiquement renouvelée dans le Rapport sur le développement dans le monde qu’elle publie chaque année, le plus récemment en 2002? Le plus remarquable à propos de cette guerre contre la pauvreté … est l’absence de progrès et les résultats négligeables d’une lutte menée depuis des décennies par un personnel pourtant dévoué et l’investissement de ressources considérables. Aujourd’hui, après des dizaines d’années de politiques macroéconomiques et de réformes structurelles favorables à la croissance, le problème de la pauvreté avec ses diverses dimensions est plus ancré et généralisé que jamais, ce qui soulève plusieurs questions abordées dans trois articles publiés dans [cette] section thématique … »
Economic and Non-economic Determinants of Poverty in Developing Countries: Competing Theories and Empirical Evidence
L’auteur signale les résultats d’une recherche menée dans 97 pays en développement pour vérifier des hypothèses concurrentes sur la pauvreté. Il examine quatre grandes théories en sciences sociales : (1) le développement et l’ouverture de l’économie ; (2) les désavantages géographiques et démographiques ; (3) les caractéristiques du régime et la guerre ; (4) les politiques sociales et le développement du capital humain. L’auteur met à l’épreuve le pouvoir explicatif de ces théories à l’aide d’une modélisation du rapport entre le nombre de pauvres et la population totale dans les pays étudiés. Aux fins de sa recherche, la pauvreté signifie devoir vivre avec un revenu de moins de 1 $ ou 2 $US par jour. La fréquence de la pauvreté et les écarts de revenu entre les pauvres et les non-pauvres sont analysés à l’aide de la méthode de régression ridge. Les résultats empiriques révèlent qu’à part le niveau de revenu d’un pays, les variables associées à la pauvreté sont : la situation du pays dans la zone des tropiques ; le fait d’être un pays enclavé ; la croissance de la population ; et les possibilités d’études secondaires. Par ailleurs, les facteurs politiques (régime démocratique, dépenses militaires et guerre) et les dépenses sociales des gouvernements ont une faible influence sur la pauvreté. La recherche n’a fourni aucune preuve appuyant l’ouverture de l’économie prônée par l’école néolibérale.
Banking on Poverty in Latin America: Assessing the World Bank’s ‘War on Poverty’
Depuis plus de 30 ans, la Banque mondiale assure un leadership en matière de politiques et de financement pour la lutte contre la pauvreté en Amérique latine. Les auteurs évaluent de manière critique cette « guerre contre la pauvreté » et ses reformulations périodiques à partir des données disponibles. Ils concluent que, peu importe ses intentions explicites, la Banque mondiale et ses doctrines font partie du problème de la pauvreté en Amérique latine et non de la solution.
The Evolution of Poverty in Late 20th-Century Mexico
L’auteur analyse l’évolution de la pauvreté au Mexique durant la deuxième moitié du XXe siècle. Il signale des corrélations entre les tendances en matière de pauvreté et les grands changements apportés aux politiques économiques et sociales. Il utilise deux méthodes de mesure pour construire une vision générale de l’évolution de la pauvreté : le seuil de pauvreté et une variation de la méthode des besoins fondamentaux non comblés. Selon l’analyse à l’aide du seuil de pauvreté, la fréquence de la pauvreté a diminué d’une façon constante et considérable durant la dernière partie de la période de l’industrialisation de substitution aux importations (de 1963 à 1982). La pauvreté n’a toutefois pas diminué de façon significative depuis le début de la libéralisation économique en 1982 ; des indices laissent même penser qu’elle a légèrement augmenté depuis. Par contre, l’analyse des indicateurs des besoins fondamentaux révèle une amélioration constante et ininterrompue de la satisfaction de ces besoins au Mexique durant toute la deuxième moitié du XXe siècle. Cependant, elle montre aussi que le taux de satisfaction des besoins fondamentaux a diminué depuis deux décennies. Si l’on tient compte de toutes les données empiriques présentées dans l’article, les politiques sociales et économiques adoptées par le gouvernement mexicain depuis 20 ans semblent avoir été généralement inefficaces pour réduire la pauvreté.
Articles
Caribbean Dependency Thought Revisited
L’article donne un aperçu de l’apport et des limites de la « Caribbean dependency thought (CDT) » (pensée antillaise sur la dépendance) et évalue sa pertinence dans le contexte actuel. La CDT a vu le jour dans les Caraïbes anglophones, au début de la période post-coloniale. Sa mission était de répercuter l’aspect politique de la décolonisation sur les sphères intellectuelle, économique, sociale et culturelle. Bien que faisant partie de courants internationaux plus vastes de pensée radicale, la CDT avait ses caractéristiques propres qui se doublaient de la théorie de l’économie et de la société de plantation. L’article brosse d’abord un tableau du contexte historique, puis fait ressortir, pour analyse ultérieure, quatre grands axes de la CDT : la pensée du « Nouveau Monde » en matière de dépendance épistémique, l’école des plantations et les multinationales comme fondements institutionnels de la dépendance économique, les autres interprétations structuralistes de la dépendance et la dépendance en tant que capitalisme périphérique. Sont aussi abordés les théories sociales et politiques de la dépendance et les recommandations qui en découlent au chapitre des politiques. La CDT a eu une forte influence sur les milieux intellectuels et politiques des Caraïbes dans les années 70, mais a dû essuyer les critiques sévères que lui ont adressées tant les marxistes que les principales écoles de pensée des sciences sociales. L’article donne à entendre que le déclin qu’a éventuellement connu la CDT est attribuable aux nombreuses questions théoriques, méthodologiques et politiques restées sans réponse, et à l’ampleur des avancées, à l’époque, sur les plans intellectuel et politique. L’article se termine en soulignant l’influence historique considérable qu’a eu la CDT sur la pensée critique des Caraïbes et du Tiers-monde, et en affirmant que la position et la méthode de ladite pensée sont applicables à la critique du phénomène actuel de mondialisation.
On the Efficiency and Equity Effects of Public Sector Investment in Education in Mauritius
L’article examine quels ont été les impacts des investissements publics en éducation sur l’efficacité et l’équité dans le cas de l’île Maurice, de 1970 à 1999. En particulier, l’auteur évalue si de tels investissements ont contribué, premièrement, à une plus grande efficacité de la main-d’œuvre par une plus grande croissance économique et, deuxièmement, à une répartition plus équitable des revenus par le coefficient de Gini. Il ressort que, même si les dépenses publiques en éducation ont entraîné plus d’efficacité, comme l’indique un meilleur rendement par habitant, les effets distributifs sont plutôt complexes. Ces effets sont estimés de deux façons : sur le plan causal direct, les dépenses publiques en éducation ont aggravé l’inégalité, mais sur le plan indirect des coûts externes, elles ont eu tendance à réduire les inégalités de revenu. Cependant, en ce qui concerne l’équité, l’effet global de ces dépenses dépend beaucoup de la productivité de la main-d’œuvre.
Effet du statut foncier sur les systèmes de production et sur les revenus des familles de la communauté de Zoghmar dans le semi-aride tunisien
Les prédictions théoriques en termes de droits de propriété considèrent l’appropriation privée comme un élément fondamental pour entreprendre toute action d’investissement et d’amélioration des structures agraires. Cependant, les résultats empiriques ne sont pas toujours concluants. Le cas de la communauté de Zoghmar dans le semi-aride tunisien illustre ce propos. Des analyses statistiques montrent que le système foncier ne détermine pas le fonctionnement de l’exploitation agricole et n’intervient pas dans la dynamique socio-économique de la communauté. Plusieurs systèmes de production et une diversité de tenures foncières ne montrent aucune interrelation. De même, les variations du revenu net agricole sont indépendantes du statut foncier et du mode de faire valoir, quoique le mode d’accès à la terre influence légèrement le revenu net agricole.
Prix Kari Polanyi Levitt 2005
Science, Politics, and Tobacco in the Developing World
De 1950 à 1992, la Banque mondiale a accordé des prêts abondants aux tabaculteurs et elle n’a rien fait pour appliquer les mesures de lutte contre le tabagisme dans les pays en développement. Depuis 1992, elle est allée à l’encontre de ses politiques antérieures et elle a joué un rôle de premier plan dans la production des connaissances pour soutenir la lutte contre le tabagisme. Comment cette volte-face s’est-elle produite? Pour le savoir, l’auteur examine comment la lutte contre le tabagisme est devenue — et dans une large mesure comment elle reste — un enjeu majeur du développement international. Il interprète l’histoire de cette lutte à l’aide d’une approche théorique où la production de nouvelles connaissances est liée à l’action publique. À partir d’un examen des changements apportés aux politiques de santé publique, l’auteur soutient que les connaissances sont la matière brute sur laquelle les acteurs interviennent pour créer des politiques publiques; avec le temps, les ONG, les entreprises privées, les États et les organismes internationaux transforment ces connaissances en politiques.
In memoriam
The Life and Work of Professor Sir Hans Singer: An Appreciation
Hans Singer, qui s’est éteint le 26 février 2006 à l’âge de 95 ans, était l’un des économistes du développement les plus respectés et les plus acclamés sur la scène internationale. Il faisait partie de cette poignée de pionniers qui ont avancé un grand nombre d’idées dont la communauté mondiale s’est nourrie durant la majeure partie du dernier siècle. Peu d’économistes militants ont égalé son engagement de penseur qui, sans relâche, a étudié les problèmes des pays en développement et les moyens de les surmonter. Son penchant pratique plutôt qu’idéologique l’a mené à fonder son travail théorique sur l’observation et non sur des dogmes. Il fut l’un des principaux architectes intellectuels des stratégies de développement de l’après-guerre. Formé à l’école des grands économistes Schumpeter et Keynes, il a pu étudier directement le chômage et la pauvreté en Grande-Bretagne dans les années 1930. Il a aidé à mettre sur pied le Département des affaires économiques des Nations Unies. Il a ensuite consacré sa vie non seulement à l’étude universitaire de l’économie du développement et aux problèmes des pays en développement, mais aussi à la recherche de solutions concrètes. L’ampleur, la portée et la diversité de ses 450 publications, produites sur plus de 70 ans, sont tout simplement remarquables. Parmi ses multiples postes et engagements, il a siégé au Comité consultatif de la RCÉD pendant de nombreuses années. L’article tente de résumer ses principales réalisations.
Recensions
Natural Resources and Economic Development, Edward B. Barbier
Cambodia: Rebuilding for a Challenging Future, David T. Coe et al. (eds.)
World Disasters Report 2005: Focus on Information in Disasters, International Federation of the Red Cross and Red Crescent Societies
The Social Context of the Mau Mau Movement in Kenya (1952–1960), Kinuthia Macharia and Muigai Kanyua
W. Arthur Lewis and the Birth of Development Economics, Robert L. Tignor et The World’s Banker, Sebastian Mallaby